Un oiseau vaut-il mieux qu’un autre dans l’assiette? Pendant des siècles, la réponse était oui – et c’est précisément de cette hiérarchie culinaire qu’est né l’un des proverbes les plus cités de la langue française.
Derrière une image de chasseur, une vérité universelle : on ne choisit pas toujours ce que l’on obtient.
Que signifie faute de grives, on mange des merles ?
Le proverbe dit exactement ce qu’il signifie, et c’est là sa force. En l’absence de ce que l’on préfère, il faut savoir se contenter d’une alternative moins idéale. Ni résignation totale, ni enthousiasme forcé – juste du pragmatisme.
Pour comprendre l’image, il faut savoir que la grive était autrefois considérée comme un gibier d’exception, un mets délicat que l’on servait dans les bonnes tables.
Le merle, lui, appartient à la même famille zoologique – les turdidés – mais sa chair est bien moins prisée. Choisir le merle, c’était donc faire avec ce qu’on avait, faute de mieux.
Aujourd’hui, personne ne pense aux oiseaux en employant cette expression. On l’utilise pour parler d’un poste qui n’était pas le premier choix, d’un appartement pris faute d’en trouver un meilleur, d’une solution de secours devenue la solution tout court. L’image a vieilli, le sens reste intact.
Origine et histoire de ce proverbe populaire

Ce proverbe vient du monde rural, à une époque où la chasse était une source d’alimentation réelle, pas un loisir. Les paysans qui rentraient bredouilles de grives se rabattaient sur les merles. La formule est née de cette réalité quotidienne, avant de traverser les siècles pour devenir figure de style.
La première attestation écrite recensée remonte à 1800, dans un texte intitulé La servante du curé de Vaissier.
C’est la date la plus ancienne relevée à ce jour, selon languefrancaise.net. En 1844, Honoré de Balzac l’emploie dans Splendeurs et misères des courtisanes, ce qui lui donne une caution littéraire solide.
En 1857, le romancier suisse Urbain Olivier y recourt à son tour dans ses Récits de chasse et d’histoire naturelle. Puis Émile Littré l’intègre dans son célèbre dictionnaire en 1873, avec une variante légèrement différente : «Faute de grives, on mange et, plus souvent, on prend des merles.»
L’Académie française, elle, l’entérine dans son édition de 1932 avec cette définition : «À défaut de mieux, il faut savoir se contenter de ce que l’on a.»
Qui est l’auteur de ce proverbe?
Aucun auteur unique n’est à l’origine de cette formule. Comme la plupart des proverbes, celui-ci appartient à la sagesse populaire anonyme – il s’est forgé dans les campagnes, de bouche en bouche, bien avant d’apparaître dans les textes écrits.
Balzac reste la référence littéraire la plus souvent citée, et le CNRTL lui-même s’appuie sur son usage de 1844 comme attestation notable. Mais lui emprunter la paternité du proverbe serait inexact : il l’a repris, pas inventé.
Le vrai auteur, c’est l’usage collectif – des générations de ruraux qui ont formulé en quelques mots une vérité que tout le monde reconnaît aussitôt.
Synonymes, variantes et équivalents dans d’autres langues

L’idée de se contenter d’une alternative imparfaite est si universelle qu’elle a trouvé une formulation dans presque toutes les langues. Voici les équivalents les plus courants :
| Langue / Région | Expression | Sens littéral |
|---|---|---|
| Français (variante) | À défaut de grives, on mange des merles | Même sens, tournure légèrement différente |
| Québec | Faute de pain, on mange de la galette | On se contente d’un substitut moins noble |
| Espagnol | A falta de pan, buenas son las tortas | Faute de pain, les gâteaux font l’affaire |
| Anglais | Half a loaf is better than none | La moitié d’un pain vaut mieux que rien |
On remarque que la plupart de ces équivalents utilisent la nourriture comme métaphore – pain, galette, gâteau. La grive et le merle sont une spécificité française, liée à la culture de la chasse. Mais la logique est partout la même : mieux vaut quelque chose qu’une absence totale.
Ce proverbe reste-t-il pertinent dans le langage courant aujourd’hui?
Oui, et son usage est loin d’être réservé aux passionnés de linguistique. On l’entend dans les conversations professionnelles, les choix amoureux, les décisions de consommation. Il décrit une situation que tout le monde a vécue au moins une fois.
Dans la vie professionnelle, il s’applique à celui qui accepte un CDD faute de trouver un CDI, ou qui rejoint un secteur par défaut en attendant une reconversion. Ce n’est pas de la capitulation – c’est une stratégie d’adaptation, et le proverbe le légitime sans fausse honte.
Dans les choix du quotidien, on l’utilise souvent avec une pointe d’humour ou d’autodérision. Dire «faute de grives, on mange des merles» permet de reconnaître qu’on n’a pas eu ce qu’on voulait, sans pour autant se lamenter. C’est une philosophie pragmatique qui tranche avec le perfectionnisme ambiant.
Le proverbe porte aussi une nuance importante : il ne dit pas que le merle est mauvais. Il dit simplement que ce n’était pas le premier choix. Cette subtilité le rend plus honnête que beaucoup de formules positives qui cherchent à convaincre que tout est parfait.
Comment utiliser correctement ce proverbe dans une phrase?

Le proverbe s’emploie en commentaire d’une situation concrète, souvent après avoir expliqué le contexte. Voici des exemples d’usages courants :
- «Je voulais un appartement avec terrasse, mais le marché était tendu. Faute de grives, on mange des merles – j’ai pris celui avec le balcon.»
- «Le candidat idéal n’était pas disponible. Faute de grives, on mange des merles : on a recruté quelqu’un de compétent, même si le profil ne cochait pas toutes les cases.»
- «La conférence était complète. À défaut de grives, on mange des merles – j’ai suivi le replay.»
Quelques erreurs fréquentes à éviter :
- Inverser grive et merle : la grive est l’idéal, le merle est le substitut. L’inverser change complètement le sens.
- L’utiliser pour une situation positive : ce proverbe décrit toujours un compromis, jamais une chance inattendue.
- Dire «à défaut de merles, on mange des grives» – cette inversion n’existe pas et n’a aucun sens dans la logique du proverbe.
La construction est fixe : faute de + l’objet désiré, puis la solution de remplacement. On peut aussi employer la variante «à défaut de grives», qui est parfaitement correcte et reconnue par le Wiktionnaire.
Au fond, ce proverbe vieux de plus de deux siècles résume mieux que beaucoup de discours de développement personnel une vérité simple : attendre le mieux ne doit pas empêcher d’agir avec ce qu’on a. Et parfois, le merle finit par avoir son propre goût.